Les Saisons

Vremena goda

Artavazd Pelechian, URSS, 1972, Les Films Sans Frontières

Commentaire

Cette séquence est une des micro-histoires qui jalonnent et tissent le documentaire réalisé par Artavazd Péléchian : Les saisons. Des hommes, des animaux et des camions doivent traverser un tunnel. Comment rendre compte des sensation globales qui vont les traverser ? Au début de l’extrait la caméra prend place au milieu du troupeau, elle accompagne le balancement des bêtes, et des hommes juchés sur leurs chevaux qui tentent de les rassembler. Bientôt les animaux apparaissent comme une masse compacte et mouvante qui envahit l’écran. La file des moutons se dirige vers la bouche noire du tunnel en profondeur de champ. Une fois à l’intérieur le régime d’image change radicalement : le montage s’accélère, dans l’obscurité, hommes et bêtes sont réduits à des formes indistinctes, pris dans un même flux, toute perspective a disparu pour eux comme pour le spectateur qui n’a plus de repères.

Le troupeau d’hommes et de bêtes traverse l’écran de manière erratique, de gauche à droite, puis de droite à gauche, comme déboussolé. La lumière incertaine, Les flashs des phares de voiture, associés à une bande sonore cacophonique dans laquelle les cris des hommes, des animaux et le bruis des klaxons sont amplifiés par l’écho du souterrain ; contribuent à rendre palpable cette expérience éprouvante. L’inquiétude, l’affolement, le sentiment d’urgence ne sont pas abstraits, ils sont rendus physiquement perceptibles par le spectateur, à travers le son précipité d’un sabot, le frottement des bêtes qui se cognent entre elles, le hennissement d’un cheval qui tire nerveusement sur son mors et le fait claquer. Les images tremblent et se répètent, les silhouettes humaines semblent figées en statues impuissantes. L’image de la lumière au bout du tunnel, en profondeur de champ, et le retour de la perspective annoncent la fin du calvaire. Le rythme ralentit, les hommes retrouvent une silhouette et un visage sur lequel peut se lire le soulagement. La musique survient à cet instant, elle accompagne un lent mouvement de la caméra vers le ciel, puis un retour au troupeau ordonné, en pleine lumière, comme pour souligner l’harmonie retrouvée des hommes et des bêtes.