Le goût de la cerise

Tam e guilass

Abbas Kiarostami, Iran, 1996, MK2

Commentaire

Un homme court dans la ville ; le réalisateur accompagne cette course de panoramiques mobiles, il croise des passants sans plus y prêter d’attention, semblant chercher quelque chose. Arrivé à ce qui semble être sa destination il continue de s’agiter. Depuis l’intérieur d’une salle, on le voit faire les cent pas, cherchant fébrilement à attirer l’attention de quelqu’un dont on entend la conversation, mais qu’on ne voit pas. Le personnage entre et sort du champ, puis s’immobilise. Juste derrière lui, la montagne au loin, qui bouche l’horizon. Adossé à ce décor, dans l’impossibilité d’entrer dans cette salle dont on ne verra rien, il ressemble à un insecte piégé, ou à ces perdrix et cailles capturés dont il est question dans l’échange qui nous parvient du hors champ, entre un taxidermiste et ses élèves. Ce ne sont pourtant pas les sensations liées à cette course fébrile, (fatigue, essoufflement), ou à cette frustration de ne pouvoir entrer dans le bâtiment, qui intéresse le réalisateur et qu’il choisit de filmer. Un plan rapproché, qui isole le personnage dans le plan, fait basculer la séquence : soudain quelque chose se passe, à l’intérieur du personnage. On entend très distinctement le bruit d’une pioche qui attaque la pierre. Un lent panoramique dévoile la ville dont on perçoit la rumeur et accompagne le mouvement de ses yeux, attiré par le vol de corbeaux. Son visage prend toute la place sur l’écran. Sa perception, ses sensations visuelles et auditives semblent exacerbées, comme au réveil d’un long sommeil intérieur. Son interlocuteur survient et s’engage un dialogue étrange, en champ contrechamp, entre les deux hommes : le taxidermiste a accepté d’aider le personnage qui souhaite se donner la mort, il est chargé de l’enterrer. Un détail obsède celui qui pourtant déterminé à mourir : s’il lui jette des cailloux, qu’il ne sent rien et ne réagit pas, c’est qu’il sera bien mort. S’il est question, et ce jusque dans le détail du dialogue entre les personnages, de sensations physiques, bien identifiables car rattachées aux 5 sens, le réalisateur continue d’explorer les mouvements intérieurs de son personnage principal. Par une succession de raccords-regards, qui questionnent le proche et le très lointain, un ralentissement du rythme de la séquence, un travail sur la douce lumière du soir, il nous fait percevoir quelque chose de beaucoup plus difficile à définir. La narration s’interrompt, Le personnage semble relié, de manière presque cosmogonique aux êtres vivants qui entrent dans son champ de vision : les passagers d’un avion dont la trace fend le ciel, des écoliers en contrebas, au loin, courant autour d’un stade, un homme assis sur un banc, un chat qui s’éloigne promptement à son approche. Face à ce spectacle de centaines de vies minuscules qui se déploient au même moment, ignorantes les unes des autres, et devant la ville à ses pieds, dont les bâtiments basculent doucement dans le crépuscule, le silence qui envahit tout, il semble éprouver un vertige métaphysique, celui de la conscience aigue de sa présence au monde.