Une partie de campagne

Jean Renoir, France, 1936, Solaris Distribution

Commentaire

Une ellipse et un carton nous conduisent plusieurs années après l'étreinte d'Henri et d'Henriette ; celle-ci a épousé comme convenu Anatole, le commis ridicule. La caméra est posée sur l'île, comme si elle attendait patiemment depuis longtemps. On voit Henri s'approcher dans sa yole, revenir vers le même arbre que lors de la première fois avec Henriette. Il repère une barque indiquant la présence d'autres êtres humains, marche sur le même sentier en bord de rivière, et la reconnaissance par le spectateur des mêmes parties du lieu produit déjà une émotion et un suspense, accompagnés par la musique et le vent qui balaie la végétation.

Puis Henri voit quelque chose hors champ et qui ne semble pas l'étonner (comme un signe du destin).

Il s'arrête devant le branchage en forme de balançoire, porte symbolique. Alors, la caméra va chercher Henriette que l'on découvre assise de dos, au côté d’Anatole qui fait la sieste. Comme alertée, elle se retourne : la caméra l'accompagne dans sa marche vers Henri, l'un et l'autre restant séparés par le champ contrechamp, chacun d'un côté de la branche, pour s’avouer que le souvenir de ce fameux dimanche ne les a jamais quittés.

Le dialogue est bref, les regards silencieux : ironie du sort, Henriette a peut-être choisi de conduire son nouveau mari en cet endroit, pour mieux penser à l'idylle passée avec Henri. L'envol dramatique musical et les larmes d'Henriette, le cri nasillard du mari rappelant sa femme près de lui, suivi du départ des époux dans le fond de l'image, tandis qu’Henri les regarde, fumant sa cigarette, tout cela insiste avec cruauté sur la séparation totale entre le monde du désir et celui du manège social. L'amour entre Henriette et Henri n'aura décidément pu avoir lieu que de façon éphémère et clandestine, dans cet endroit à part. La caméra, à la fin de l'extrait, finit par panoter sur l'eau métaphore du temps qui passe et du rythme de la nature.